• Morgane

"C'est notre secret"  #jesuisvictime



Cela fait bien longtemps que j'ai envie de parler de ce sujet, mais je n'osais pas tout simplement parce que c'est un sujet très personnel et que j'ai déjà exposé bien assez de brins de ma vie par ci par là sur internet, mon visage, celui de mes enfants, de mon compagnon....


Cependant au regard de l'actualité et de toutes les choses que je vois depuis quelques temps j'ai envie de partager mon expérience et peut-être de libérer la parole à mon tour. Je voulais d'abord partager un petit extrait de ce que j'ai commencé à écrire il y a quelques années . Mettre un peu de distance en utilisant la narration pour peut-être un jour oublier..

"

Je ne sais plus quel jour nous étions, mais je me souviens que nous étions dans la cuisine avec ma mère ce jour-là. Il faisait nuit dehors, la pièce est éclairée par cette ampoule à la lumière criarde au plafond. Elle se met à me parler de mon petit frère de six ans qui revenait d’un week-end chez son père. À cette époque encore il arrivait que mon frère passe un week-end sur deux dans sa famille paternelle, mais depuis ce déménagement, je me souviens que c’était de plus en plus rare.

Ma mère est assise sur la chaise en Formica de la cuisine, je suis là, debout devant elle, elle me dit : - M m’a dit qu’il faisait la sieste avec son père et qu’il était tout nu. Je la regarde, l’air blasé et la laisse continuer.- Son père lui a dit de ne pas me le répéter.

- De toute façon, c’est ce qu’il dit à chaque fois.

Un silence s’installe dans cette pièce froide, ma mère ne comprend pas.

- Comment ça ? - Et bien que c’est un secret, qu’il ne faut pas le dire à maman.

À ce moment-là, je ne pensais pas que ma vie de jeune fille de 16 ans allait basculer en un instant.

Le lendemain je suis seule à la maison, Maman est partie porter plainte à la gendarmerie de notre ville. Entre temps j’ai ma sœur au téléphone qui me dit qu’elle le savait et je ne sais plus si c’est moi, mais je crois l’entendre pleurer


Quelques jours après, j’ai à mon tour rendez-vous à la gendarmerie pour être entendue. Nous patientons dans le hall de l’accueil, aux murs je vois ce poster avec tous ces portraits d’enfants disparus ces dernières années. L’un d’eux ressort, c’est celui de la petite Marion, disparue à Agen en novembre 1996 et dont toute la France avait parlé pendant des jours.

Je ne comprends pas ce qu’il se passe, pourquoi je me retrouve ici ? Pourquoi je me retrouve-là dans cet endroit froid avec des hommes en tenue bleue marine, arme vissée sur les hanches ? Mon interrogatoire commence, j’explique ce dont je me souviens, c’est flou mais j’ai des flashs. C’est comme si inconsciemment ma mémoire avait effacée ces épisodes de ma vie. Pourtant j’en suis persuadée, cela est bien arrivé. Je suis dans un bureau avec deux hommes, l’un note tout ce que je dis sur l’ordinateur. Comme un robot, il répète mot par mot tout ce que je dis puis écrit. J’ai l’impression que cela dure des heures.


Là c'est moi, avant que "tout" cela arrive.


J’explique que c’est arrivé plusieurs fois, pendant un an ou deux, je ne sais plus vraiment. J’étais toujours seule avec lui, Maman était au travail, c’était toujours l’après-midi. Je chahutais avec lui, comme une petite fille est censée jouer avec son papa – enfin je supposais que cela se passait comme ça chez les autres petites filles – mais pourquoi trainait-il toujours en caleçon ?Il me touchait puis il arrêtait, me disait avec un sourire jusqu’aux oreilles « c’est notre secret, il ne faut pas le dire à maman » J’avais l’impression d’être importante, je devais garder un secret, comme si j’avais appris l’existence d’une carte secrète qui me conduirait à un coffre aux trésors.


Alors je me suis tue et cela a duré pendant des années. Un jour mes tantes sont arrivées chez nous à l’improviste. Elles ont trouvé qu’il y avait une drôle d’atmosphère ce jour-là. J’ai compris plus tard que c’étaient elles qui en avaient parlé à ma mère quelques années avant, ce fameux jour où j’ai loupé l’école et que je suis allée chez le médecin alors que je n’étais pas malade. Maman savait, maman était au courant, mais elle a laissé passer dix ans entre ces deux événements parce que notre médecin de famille lui avait dit "ne lui en parlez pas, elle finira par oublier".


Pourquoi m’a-t-elle fait ça ? Pourquoi a-t-elle eu un enfant avec ce monstre quelques années après alors qu’elle savait les horreurs qu’il faisait sur moi et qu’hypothétiquement il les reproduirait un jour sur son fils ?

Je rentre chez moi la gorge serrée. Je me souviens n’avoir jamais pleurée, à aucun interrogatoire, aucun rendez-vous gynécologique, à aucune expertise psychologique ni psychiatrique. J’ai encaissé et j’ai supporté tout ça alors que je n’avais jamais rien demandé.

Je me suis sentie comme une bête de foire, comme le vilain petit canard de la famille, celle qui balance tout fort dix ans après, tout ce dont tout le monde se doutait tout bas.


J’entends ma mère parler au téléphone avec ma grand-mère, c’est dingue cette capacité qu’elle a de toujours tout ramener à elle. Elle lui parle du mal qu’il lui a fait, aux mensonges qu’il a raconté sur elle, de ce fameux coup de fil qu’il avait passé à mes grands-parents et qu’il avait enregistré pour dire que ma mère était alcoolique. Tout à coup ce qui m’était arrivé devenait pour elle la preuve qu’il avait raconté n’importe quoi, un moyen pour elle de se racheter une conduite auprès de ses parents. J’ai vécu cette enquête comme une vengeance de sa part. Je devenais une arme de destruction massive, celle qui allait faire de la vie de son ancien conjoint un enfer.


L’enquête a duré trois ans et a été parsemé de rendez-vous en tous genres. Parfois nous avions trois rendez-vous d’un coup, puis pendant six mois plus rien, le néant. Je croyais même parfois qu’on en resterait-là, je commençais à comprendre les rouages de la machine judiciaire.


Je me souviens de ce mercredi où ma mère et mon beau-père étaient venus me chercher au lycée. Je me disais que nous allions surement faire les boutiques au centre commercial d’à côté. Comme j’habitais à quarante cinq minutes de mon lycée, il fallait vraiment une occasion particulière pour qu’ils viennent me récupérer.


Je rentre dans la voiture puis nous roulons, et nous roulons encore. Je comprends que nous ne nous dirigeons pas du tout vers le centre commercial. Où allons-nous ? Pourquoi ne me disent-ils pas un mot ? Me voilà une nouvelle fois dans une salle d’attente, ma mère et mon beau-père sont là, silencieux à côté de moi. Je lève les yeux et je lis une plaquette en métal gris sur la porte du bureau d’en face « Machine truc – gynécologue ». Je ne comprends pas. Ma mère m’explique que c’est pour l’enquête, que je suis obligée. Je ne suis jamais allée chez une gynécologue.


Je n’ai pas envie de me retrouver là, nue sur une table alors que je ne l’ai pas moi-même décidé. Intérieurement, je suis paniquée.Je rentre dans le bureau, je tremble. Pourquoi cela arrive aujourd’hui ? Pourquoi cela arrive le jour où mes règles ont décidé d’arriver et que je n’avais rien pour me protéger? Je me sens honteuse, je me sens sale.

La gynécologue est une bonne femme froide, de forte corpulence avec de longs cheveux ébouriffés et tous secs. Elle ressemble à une sorcière. Elle fait son examen machinalement, sans dire un mot, sans me rassurer, elle me fait mal aves ses doigts et m'engueule presque pour que j'arrête de bouger. Elle me pose deux trois questions et me demande avec combien de garçons j’ai fait l’amour. Je suis gênée, pourquoi a-t-elle besoin de savoir ça ? Qu’est-ce que cela peut bien lui faire ? Cela ne regarde que moi.


Elle me tends une serviette hygiénique, le genre de truc datant de la seconde guerre mondiale et me reconduit à la porte. Sans un mot, me laissant seule moi et mon humiliation.


Je ne dis pas un mot, j’ai tellement la haine d’avoir vécu ce moment-là. J’en veux à la terre entière, j’ai envie d’hurler mais je n’y arrive pas, je reste silencieuse jusqu’à notre retour.

J’ai connu aussi ces interrogatoires filmés, le genre de truc qu’on ne voit qu’à la télé, je suis dans une pièce spécialement conçue pour faire parler les enfants. Il y a des jouets partout, de la moquette au sol, des peluches. Mais putain qu’est-ce que je fous là ? J’ai 16 ans, pourquoi cette femme me parle comme si j’étais une attardée ? Et pourquoi je dois rencontrer ce psychologue dans son cabinet de ministre. Pourquoi me montre-t-il ces taches d’encre ?

- Et ça, ça vous évoque quoi ?

- Une œuvre de Basquiat.

- Hum d’accord.


Il m’est arrivé au cours de l’enquête d’avoir des échos de ce que l’ont pu dire les experts ou les gendarmes. Ma mère m’avait raconté que les gendarmes ne me croyaient pas car durant toute ma vie, je n’avais jamais été en échec scolaire. Cela se résume donc à ça ? Il aurait fallut que je sois en échec scolaire pour être prise au sérieux. Voilà que l’on me traitait de menteuse, comme si je prenais un malin plaisir à vivre et à faire subir tout cela à mes proches. Je comprends vite que pour avoir un statut de victime, j’aurais dû être une délinquante, j’aurais du devenir l’ombre de moi-même, une adolescente difficile. À la place, j’avais décidé de travailler à l’école, c’était mon échappatoire. Loin de l’ambiance lourde de la maison, l’école était pour moi synonyme de légèreté, j’y étais bien, j’y étais en sécurité.

Je me rappelle du mal que j’ai pu faire à mon père en sortant toute cette histoire. Il ne l’a su que quelques jours après que maman ait porté plainte. Je l’ai revu à la gendarmerie fou de rage. Je me souviens l’avoir entendu dire « je vais le tuer, je vais le tuer» et les gendarmes lui répondre « calmez-vous Monsieur. »

Mon père avait toujours su nous protéger des hommes que fréquentait ma mère après leur divorce. Un jour alors que nous étions encore dans notre ancienne maison, il avait débarqué avec sa raquette de pelote basque pour «foutre une branlée » comme il aimait dire à celui qui avait osé lui donner des leçons de morales sur l’éducation de ses enfants.

Je n’ai plus jamais revu ce type-là et maman non plus d’ailleurs. Mais cette fois-ci mon père n’avait rien vu venir. Pourtant il était au courant des conflits qu’il pouvait y avoir avec lui car ma sœur était partie vivre chez lui à cause de S. Elle ne supportait pas cet homme. À croire qu’elle avait senti venir les choses, qu’elle avait vu clair dans son jeu. Elle l’a toujours détesté alors que tout le monde le voyait comme une personne géniale, y compris moi la première.


Je prenais de temps en temps des médicaments que maman me donnait. Je ne sais plus vraiment pour quoi c’était, je devais supposer naïvement qu’ils s’agissaient de vitamines mais je pense qu'ils s'agissaient d'anxiolytiques. Un jour quelques mois après le début de l’enquête, j’ai commencé à piocher dans ce flacon, le soir venu j’ai gobé tout le contenu de ce petit flacon en verre. Je me suis endormie sur la moquette rouge de ma chambre et je me suis réveillée le lendemain dans mon lit.


Je me réveille, le médecin de famille, celui qui m’avait mise au monde, celui qui avait dit à ma mère "de ne rien me dire, que je finirais par oublier" est là assis à côté de moi « c’est trop tard pour un lavage d’estomac, mais ça va aller ». Mon père est venu lui aussi, comme si j’étais sur mon lit de mort. Je me souviens de son regard, de sa mine triste. Pardonne-moi papa.


Je ne sais pas pourquoi j’ai voulu en finir ce jour- là, je n’y pensais pas. Je n’avais pas prévu de me suicider. Je crois qu’au fond de moi, il s’agissait d’un appel au secours, je voulais arrêter la machine mais je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas me rétracter, pas après tout ça, je ne devais pas laisser tomber, si ce n’était pas pour moi alors je devais me battre pour mon petit frère, pour que jamais cela ne lui arrive.


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J'ai fait le triste constat que dans cette société on fait beaucoup de choses pour les condamnés: soins, assistance, réinsertion, même leurs amendes et dommages et intérêts sont financés par l'état, mais très peu pour les victimes. Lorsque toute cette histoire s'est terminée, personne ne s'est préoccupé de savoir comment j'allais vivre l'après.

Et finalement pour moi, APRES tout a été pire.

J'ai commencé à perdre totalement confiance en moi, me demandant pourquoi je faisais telles ou telles études, pourquoi je faisais si où ça. Physiquement je me détestais et comme mon corps ne changeait pas, j'avais l'impression d'être prisonnière de mon enveloppe d'enfant, ce petit corps qui avait subi ces agressions.


Je me suis sentie de plus en plus seule et le pire était lorsque je voulais en parler autour de moi, dans ma famille ou avec mes anciennes relations et que l'on me disait "c'est bon tu ne vas pas en reparler pendant 10 ans", "y a pire que toi, y en a qui se font violer" ou encore "je ne suis pas médecin tu veux que je fasse quoi ?"

En fait sous prétexte qu'un procès avait eu lieu je devais tout oublier et passer à autre chose, en plus j'avais obtenu des dommages et intérêts qu'est-ce que je voulais de plus?


Malheureusement j'aurais aimé que oui mais c'était tout le contraire, ce n'était pas un chèque qui allait me redonner confiance en moi et surtout ma dignité. Après tout ça, j'ai fait comme si tout allait bien me persuadant que oui il y a pire que moi, qu'il y a des histoires plus graves et des chemins de vie plus durs et plus douloureux.


Par la suite, j'ai tout accepté, les humiliations, les moqueries, les mensonges, les critiques car je me disais que je ne valais rien, je ne disais rien et ne me défendais pas, comme cette petite fille docile que j'étais à 6 ans. J'ai eu le courage d'en parler plus de 10 ans après le procès. Parfois je me dis que j'aurais dû y aller plus tôt mais je n'en avais pas la force et surtout pour moi aller chez le psy, c'était un peu avouer que j'étais folle...

Quand je vois l'actualité de ces derniers jours, la pédophilie dans le sport, la cérémonie des Césars, le reportage de Daria Marx sur la grossophobie et les témoignages de certaines femmes qui sont victimes de troubles alimentaires à cause d'agressions sexuelles et tant d'autres événements qui m'indignent. Je ne peux plus me taire et participer à cette banalisation des crimes sexuels, qu'il ss'agissent de pédophilie ou non.

Se taire c'est donner raison à tous ces agresseurs et c'est surtout laisser "ce secret" vous pourrir de l'intérieur comme une gangrène. Aujourd'hui ce n'est plus possible de se réveiller le matin et de lire ça:




J'ai mis au monde deux enfants magnifiques et innocents et il est inconcevable pour moi qu'ils grandissent au milieu de cette misère intellectuelle sous prétexte qu'il s'agisse d'humour noir ou juste de libre expression.


Agissons ensemble, même si c'est juste pour dire à quelqu'un "hey mec/meuf, là c'est juste vraiment pas drôle en fait".

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