• Morgane

Les petites vies fracassées #jesuisvictime



"Je viens de fêter mes dix neuf ans, c'est l'heure du procès. Nous sommes en novembre, il fait froid et gris. Je prends le tram pour rejoindre mes parents près du tribunal. Sur le trajet je reçois un message de soutien de ma soeur, c'est le seul que je recevrais ce jour-là.

Nous prenons place dans une des salles, un procès est déjà en cours, nous sommes spectateurs , il y a des jeunes qui sont là pour des cambriolages, je ne sais plus exactement. Je suis là sans vraiment l'être, comme si mon âme était déjà parti si loin à la dérive. La salle est immense, nous avons l'impression d'être à l'intérieur d'une grande cloche. Je regarde autour de moi, je vois des bancs en bois partout, le bureau du juge qui fait tout le long de la pièce et ces hommes et ces femmes en noir et blanc. Mon père est là, complètement fermé et ma mère et bien coiffée, comme toujours, jamais un faux pli quand nous sommes en dehors de la maison.


C'est notre tour, la salle se vide, le procès se déroulera à huis clos. Circulez, y a rien à voir.

On me demande de m'asseoir sur un banc, mon avocate est derrière moi. L'autre est en face avec sa mine de chien battu. La même tête qu'il faisait à chaque fois, sa tête d'innocent, sa tête qui disait "mais je ne comprends pas, je suis gentil". Les avocats commencent à parler un à un. On me pose des questions, je réponds par oui ou non. Je suis là, à faire acte de présence alors que l'on déballe ma vie devant mes parents, devant mon père.

Mon avocate prendra ma défense en disant que si je n'étais pas en échec scolaire, c'est parce qu'il n'y avait que l'école pour m'échapper de mon quotidien. Ils diront que je suis "libre" sexuellement parlant alors que je n'avais eu que deux petits copains. Je ne comprends pas pourquoi, parait-il que ce sont les expertises psychologiques qui ont démontré cela. J'ai si honte, honte que mon père entende cela.


Vient au tour de S. de s'expliquer sur les faits. Il ne nie pas, mais n'avoue pas non plus. On parle de son passé, de ses séjours en prison à cause de la cocaïne. Je tombe des nues. C'était donc ça son secret? C'était ça qu'il planquait entre les lattes du meuble du salon?


La séance se lève, les jurés partent délibérer. Mon père doit retourner travailler. Il ne sera pas là pour le verdict. Je vais manger un sandwich avec ma mère au Monoprix d'à côté, je ne parle pas ou très peu, je n'ai pas faim, je veux qu'on en finisse. Il est 14h, on regagne la salle, le verdict tombe. J'ai gagné mon procès, S est condamné à me verser 5 000euros de dommages et intérêts, que je dépenserais dans l'achat d'un ordinateur et le remboursement de mon école d'art. Pour les agressions, il sera inscrit aux fichiers des délinquants sexuels. Rien de plus rien de moins.


Nous rentrons à mon appartement, sur le chemin ma mère est euphorique, elle s'arrête au bureau de tabac pour acheter un paquet de cigarettes, cette addiction qui lui vaudra un cancer du poumon quelques années plus tard. Certains diront la pauvre, d'autres diront Karma. Elle en profite pour téléphoner à ma grand-mère."On l'a eu, on l'a eu". Au cours de la discussion, elle n'aura aucun mot pour moi, Aucun. Je n'étais rien, j'étais un fantôme.


Après cela, S. n'a pas fait appel, j'ai reçu un chèque quelques mois après, la vie a repris son cours comme si de rien n'était, comme si c'est trois années avaient été une parenthèse dans nos vies. Tout le monde retournait à ses affaires, mais moi, comment j'allais m'en sortir?"


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En reprenant l'écriture sur ce blog, je me suis rendue compte que cela faisait des années que je n'osais plus, par peur de. Peur des « quʼen dira tʼon? » , peur de ne pas « être légitime», « de nʼʼêtre pas assez forte pour me lancer». Je regrette parfois lʼenthousiasme que jʼavais en étant enfant avant que tout ça ne se sache. Je me souviens, je dois avoir huit ans, peut-être plus, peut-être moins. Je ne sais plus très bien. Un soir, je tombe à la télé sur Thelma et Louise, je suis assise sur cette chaise en bois très inconfortable de la salle à manger mais je ne bouge pas dʼun millimètre, je reste là imperturbable, scotchée devant cette petite télé carré pendant les 2h10 du film. Je ne suis encore quʼune fillette pourtant ce film me bouleverse ; ces décors de lʼouest américain, ces deux femmes libres cheveux aux vents dans leur Ford mustang décapotable, ces looks de bad girl qui m'inspireront des années plus tard et cette fin... incroyable. Pendant des années, ma vie nʼa rien eu à voir avec cette liberté pour laquelle jʼaspirais et je me suis rendue compte que les années qui ont suivis le procès, j'avais peur de la solitude, peur de la liberté et ce qui me faisait le plus peur était d'aller au bout des choses que j'entreprenais. Enfant, j'étais très solitaire. Non pas parce que cela mʼétait imposé, mais parce que jʼadorais me retrouver seule pour dessiner, écrire des histoires ou lire des livres. Jʼétais dans ma bulle, dans ce monde que je mʼimaginais, loin de mes problèmes. Je rêvais dʼaventures, de réussites et de voyages. Au fil des années, j'ai voulu devenir architecte, journaliste puis créatrice. Créatrice telle un couteau suisse, de contenus, de visuels, de mode. Je voulais assembler les mots y coller des images et créer des choses qui font rêver.

Jʼai très tôt commencé à rêver des Etats-Unis et de la Californie en particulier, jʼavais entendu parler du rêve américain, de tous ces gens qui réussissent une fois là-bas et des destins que lʼon pouvait voir au travers de lʼémission SAGA présentée par Stéphane Bern qui était diffusée le mercredi soir sur TF1. Je me disais quʼun jour moi aussi, comme à la télé, je vivrais mon « american dream ». Aussi loin que je me souvienne, je ne rêvais pas dʼavoir des enfants et un mari. Jʼen étais persuadée, mon destin était ailleurs que dans celui dʼune femme en ménage, je voulais devenir une femme libre, riche et indépendante. Adolescente, mes modèles étaient Amanda Woodward dans Melrose Place et Valérie Malone dans Beverly Hills, des personnages très froids mais à qui tout réussissait malgré leurs faiblesses et leur part dʼombre, quʼelles ne montraient quasiment jamais. L'argent, la réussite et la puissance ne faisait qu'un. Tout cela était exacerbé par la société de consommation et je rêvais de tout ce que mes parents n'avaient jamais pu s'offrir. Avant que mon secret de famille nʼéclate, je mʼen servais comme dʼune force. Je nʼavais jamais été excellente élève à lʼécole mais je travaillais pour toujours pouvoir mʼen sortir correctement. Je mʼinvestissais dans la vie de la classe en me présentant toujours comme déléguée, je rêvais de mettre en place un journal dans mon lycée, bref je voulais exister, avoir un rôle à jouer!

Avec lʼâge cʼest tout lʼinverse qui sʼest produit. Je suis devenue une personne qui a ce besoin dʼêtre en permanence rassurée, que ce soit en amour ou bien dans tous les projets que j'imagine, des plus anodins au plus importants. Ce revirement de personnalité – si je peux lʼexprimer ainsi- mʼhandicape encore aujourdʼhui. Pourtant au fond de moi je connais mes atouts et mes qualités. Mais à chaque fois, cʼest ce même scénario qui se produit, je fonce puis sans savoir pourquoi, je finis par me décourager, oubliant lʼenthousiasme et la motivation du début.

Après plusieurs périodes à tenter l'expérience de l'entrepreunariat, je me suis finalement résignée à trouver un travail alimentaire. Ça payait les factures, c'était plutôt sympa, mais à la longue, c'était loin d'être épanouissant. C'est aussi tout ça qui a fait qu'un jour je me suis dit qu'il fallait enclencher un processus de travail sur moi afin de débloquer ce "je ne sais quoi" qui me grignotait de l'intérieur et qui m'empêchait constamment de trouver ma place.


Jʼai pris conscience il y a deux ans que quelque chose ne me convenait pas dans la vie que je menais.. Que la peur du jugement - même si je fais toujours comme si cela ne mʼatteignait pas- était là. Jʼai grandi dans le monde des adultes avec internet et jʼai fait des choix, suivi des chemins de vie et jʼai toujours écouté mon coeur. Jʼai aimé relire ces mots que jʼavais écrit il y a peut-être deux ou trois ans où je disais:


« Il y a ceux qui restent après 10 ans dʼamour pour préserver un mariage ou ceux qui pensent à leurs enfants et au schéma de la famille avant leur propre bonheur. Ces gens-là, vous en connaissez surement autour de vous, cʼest un père, une mère, une soeur, une amie... Et il y a ceux comme moi, qui pensent sans doute naïvement ou par pure utopie, que le bonheur que lʼon transmet aux autres, à ses enfants, à ses proches, dépend avant tout de notre paix intérieure. »

A cette période, j'étais célibataire depuis un certain temps, je terminais difficilement le mois et surtout jʼavais du mal à me bouger les fesses pour trouver un autre travail, même faire du sport était devenu une obligation plutôt quʼun vrai plaisir. Alors que jʼadorais cela. Je nʼavais plus ni le gout ni lʼenvie et je me suis rendue compte que tout ce « mal-être » venait de mon environnement et de tout un tas de parasites ancrés à lʼintérieur de moi. Des parasites qui me grignotaient telle une gangrène depuis mon enfance. Je m'étais faite à l'idée que je finirais ma vie seule, dévorée par dix chats obèses. Je me trompais.


Quelques mois après, pour la première fois de toute ma vie, j'ai rencontré la personne qui a fait tout changer. Toute ma vision de la vie et de l'amour. Surtout. Pourtant je n'ai jamais eu de peine en amour, ça allait, ça se finissait et je me disais que si c'était comme ça, cʼest que ça devait être ainsi, qu'on nʼétait juste pas fait pour être ensemble Et puis, il y a eu la rencontre un jeudi soir et ce sentiment doux et bienveillant. S'en est suivi, le cidre dans les pubs à l'atmosphère humide, les balades main dans la main, les restaurants, les films, le nouvel album de Damso, celui de Jorja Smith aussi, les débats sur la vie, le concert de Roméo Elvis et de Sopico à La Rochelle, tous les autres concerts, Jurassic Park en plein air, les frissons dans le ventre et ces regards qui veulent tout dire. C'était lui la moitié de moi et moi la moitié de lui. Et puis tout ça, il était impensable de le saboter. Impensable de ne rien faire pour aller mieux. C'était lui ma liberté, c'était lui ma guérison.

Avais-je raison d'y croire? Est-ce que je ne me lançais pas encore dans une histoire qui allait durer 6 mois, 2 ans ? Ça aurait pu mais j'étais persuadée que non.

Un matin alors que je devais aller au travail, je nʼai pas réussi à me lever. Ce jour a été le déclic. Tout allait mal sauf que je faisais comme si « ce nʼétait pas si grave », que jʼavais un travail, un amoureux, un toit. Je voulais relativiser une nouvelle fois, comme d'habitude. Mais cette fois-ci ce nʼétait pas la solution. Mon mal-être était bien plus profond que des soucis dʼapparences anodins. Jʼai petit à petit développer certaines angoisses. Jʼai commencé à avoir peur de sortir de chez moi. Jʼai commencé à me sentir étouffée et oppressée par les gens dans la rue, dans les supermarchés, au magasin où je travaillais. Mon médecin mʼa arrêtée, une fois puis deux . Puis il mʼa conseillée dʼaller parler à un spécialiste.

AH un spécialiste, voilà le mot était lâché!

Jʼy suis allée deux semaines après, après avoir repoussée le plus possible le moment où je devais téléphoner pour prendre un rendez-vous. Je pense nʼavoir jamais eu aussi peur de toute ma vie. Là assise dans cette salle dʼattente la main serrée dans celle de mon amoureux, je me suis demandée ce qui allait bien mʼarriver....

J'ai suivi une thérapie pendant six mois.Alors que je m'étais dit que jamais je n'irais parler à quelqu'un tant j'avais été traumatisé pendant l'enquête. Mais je devais me confier, être écoutée sans avoir lʼimpression de « déranger » parce que oui cʼétait ça mon gros problème; la peur de déranger et de ne jamais être à ma place. De ne pas trouver mon rôle dans la société, au travail, en tant que maman, en tant que femme.

Petit à petit et au fur et à mesure de mes rendez-vous, jʼai pris conscience de mes peurs et de mes réactions dans telles ou telles situations. À aucun moment je nʼai eu lʼimpression dʼêtre folle. Je dirais plus que ces rendez-vous ont été comme un entretien quotidien avec mon moi intérieur. Raconter à mon docteur mes peines, mes maux, savoir lâcher prise, me montrer vulnérable, sans jamais nʼavoir peur dʼêtre jugée. Jʼai pleuré presque à tous nos entretiens. Jʼai fait remonter de grandes souffrances et jʼai compris que même sʼil y avait pire que moi, quʼil y avait toujours de plus grands malheurs ailleurs, jʼavais le droit dʼavoir mal... moi aussi.

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Ceux qui me connaissent savent que mon film préféré est Forrest Gump et j'aime me souvenir de cette réplique:

"Je ne sais pas si c'est maman qui avait raison ou si c'est le lieutenant Dan... Je sais pas si nous avons chacun un destin... ou si nous... si nous nous laissons porter par le hasard comme sur une brise... Mais je... je crois que c'est peut-être un peu des deux... peut-être un peu des deux arrive en même temps."

Alors que je finissais ma thérapie, j'ai appris que j'attendais Malo. Moi qui m'étais persuadée que la maternité n'était plus faite pour moi. Il était là, à trouver sa petite place à l'intérieur de moi et soudain, j'ai su. Si aujourdʼhui mon expérience peut vous aider à votre tour à aller de lʼavant, je ne peux que vous dire de foncer. Nʼayez plus peur des autres ou de culpabiliser. Connaître ses faiblesses et vouloir sʼen sortir, cʼest déjà un grand pas. On ne peut pas être bon partout, on ne peut pas plaire à tout le monde non plus. Mais on peut faire de son mieux et cʼest déjà le plus important.

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